Notes de lecture des romans francophones

La dernière séance

Chahdortt Djavann - Fayard

Pourquoi ne pas  l'avouer ? Le roman de Chahdortt Djavann La dernière séance ne m'a pas enthousiasmé en première lecture. Et pourtant …
A vrai dire, il m'a inspiré successivement trois sentiments contrastés : le premier, négatif (I), le deuxième, d'admiration (II), le troisième, interrogatif (III).

Le roman alterne de très courts chapitres qui relatent le contenu des séances de psychanalyse de l'héroïne, une jeune iranienne,  à Paris dans les années '90 ( d'où son titre), et des chapitres qui décrivent sa difficile expérience d' émigrée à Istanbul quelques années auparavant.

I. J'ai trouvé que ce livre (qui  pourrait décourager a priori le lecteur par son apparence volumineuse,  près de 500 pages de grand format), se lit facilement et rapidement,  comme le court roman qu'il est en fait. Je dirai même trop facilement, car ce qui frappe, c'est la grande pauvreté du vocabulaire et de la langue en général, qui nuit considérablement à l'expression de la profondeur des événements, comme des sentiments et sensations décrits. C'est là la raison du sentiment de déception que j'ai immédiatement ressenti à sa lecture, malgré l'intérêt du sujet et de l'histoire.

II. Mais peut-on faire le reproche de la pauvreté de la langue à un auteur qui a dû apprendre le français « sur le tas », déjà adulte et dans des conditions matérielles, psychologiques et sociales très difficiles? Je dirai qu'à l'inverse, l'auteur suscite l'admiration, quand on prend connaissance de sa biographie. En effet, née en Iran à la fin des années 60 et ayant fui vingt ans plus tard la violence insupportable du régime des mollahs, Chahdortt Djavann est arrivée sans préparation à l'age de 26 ans en France,  où elle a  poursuivi des études supérieures avant de devenir un écrivain engagé dans la cause des femmes et la lutte contre l'obscurantisme religieux.
Aussi mérite-t-elle plus que de la commisération lorsqu'elle écrit un roman qui conte l'histoire d'une jeune fille qui lui ressemble beaucoup.

III. Dans ces conditions, n'est-il pas étrange que l'auteure ait précisément inscrit en exergue de ce livre : « A la langue française, qui m'a donné une deuxième vie », suivi d'une citation de René Char : « les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d'eux » ? L'auteure, qui  semble familière de la psychanalyse et, si l'on en croit sa fiche sur Wikipédia, a mené une recherche  ( une thèse jamais achevée [1]) sur « la création littéraire dans la langue de l'autre », a peut-être caché elle-même dans ce livre un paradoxe chargé de signification.

On peut en  trouver une interprétation,  et même une expérience de semblable nature,  dans le récent ouvrage de Thierry Laget, Provinces [2]largement consacré aux langages: « Les langues sont moins propres à transmettre un secret –leur origine terrestre étant ensevelie sous la sédimentation des voix qui lui ont succédé-- […] qu'à l'enfouir au sein des mots : langues de faim, d'amour, de guerre [...], tant il est vrai que notre pensée ne pourrait concevoir ce qu'elles ne savent nommer, langues de berceaux et langues de tombeaux [...] qui dressent pour nous l'itinéraire de l'existence  mais surtout offrent l'image de ce que nous vivons  […], si bien qu'on peut se demander si c'est leur destin qui imite le nôtre ou le nôtre qui s'éclaircit du leur [3]. »
Pour Chahdortt Djavann,  le persan n'a-t-il pas  été la langue de la souffrance, du viol, de la mort, de l'obscurantisme, voire même de l'incompréhension (laquelle est à l'opposé de la vocation d'une langue), quand le français – aussi difficile soit-il à maitriser-- aura été la langue de la liberté, de la résurrection, de l'épanouissement, finalement de la compréhension de soi-même et de l'autre ?
A la fin de l'histoire,  l'héroïne annonce sa décision de mettre un terme à sa cure psychanalytique. Menée  en français, celle-ci  pouvait-elle exprimer les souvenirs de son enfance et de son adolescence iraniennes et  les fantasmes qu'ils ont développés chez elle, avec leur violence et leur incompréhensibilité  ? La violence et l'incompréhension peuvent-ils s'exprimer dans la langue de la liberté et de la communication ?

Mais alors, vient la question: le livre qui les romance,  pouvait-il être écrit en français ? Devait-il être écrit en langue persane ? Et comment aurait-il été traduit en français?

Ainsi interprété au troisième degré, le roman de Chahdortt Djavann illustre de façon dramatique et presque trop convaincante la difficile  question des rapports entre la langue, l'expérience vitale et la création littéraire. Charles D.

 
[1 ] Et à laquelle je n'ai pas eu accès

[2] Editions de l'Arbre vengeur, 2013

[3] Dédiant un chapitre de ce livre à l'Italie, qu'il a découverte au début de l'âge adulte comme Chahdortt Djavann la France, Laget écrit : « C'est en italien que j'ai commencé à dire «je» »[...] L'italien avait des yeux, des lèvres, des seins, quand les autres langues n'avaient que des jambes et des mains »

 

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