Notes de lecture des romans francophones

Kinderzimmer

Valentine Goby - Actes Sud

Le nouveau roman de la jeune et prolifique Valentine Goby raconte de façon hyperréaliste la vie des femmes en camp de concentration nazi. Il donne à réfléchir. D'abord parce qu'il adopte le point de vue féminin sur l'expérience des camps, moins décrit que celui des hommes. Ensuite, en ce qu'il cherche à créer l'émotion chez le lecteur par les sensations du corps des héroïnes, un thème cher à l'auteur, et cela dans un environnement d'une horreur exceptionnelle.

Et même enfin sur  la question suivante : qu'est-ce qui pousse une jeune femme du XXIème siècle à écrire un roman aussi noir, où les horreurs se succèdent page après page avec une crudité (une cruauté ?) qui touche à l'indicible ?

Comme dans Des Corps en silence ( 2010) on retrouve dans ce nouveau livre de Valentine Goby (qu'elle aurait pu intituler Des Corps en souffrance) le goût des références historiques comme cadre et même base de l'intrigue romanesque, la nécessité de traduire les corps en écriture, et le rythme haletant de la narration (un rythme qui n' a jamais été si bien adapté à l'intrigue-même que dans  Banquises [2011]).

Dédié à Marie-José Chombart de Lauwe, le roman s'est largement appuyé sur  l'effroyable expérience de celle qui fut infirmière à la pouponnière (Kinderzimmer, en allemand) du camp de Ravensbrück et en a publié ses notes de souvenir rédigées dès 1945 dans son livre Une vie de résistance en 1998.

Plus précisément, le roman conte l'histoire d'une jeune résistante française qui, à peine enceinte, se trouve arrêtée par la Gestapo, puis transférée au camp de prisonnières politiques de Ravensbrück, où elle restera un an et mettra au monde un bébé jusque là clandestin, avant de se voir libérée à l'approche des troupes russes.

Dans Les Origines du totalitarisme, Hannah Arendt affirme que le totalitarisme a rendu possible la transformation des êtres humains en « affreuses marionnettes à visage humain », qui se comportent comme le chien de Pavlov en réagissant d'une manière parfaitement prévisible, même lorsqu'elles vont à leur propre mort, de sorte que, vu du point de vue de leurs bourreaux nazis,  « leur meurtre est aussi impersonnel que le fait d'écraser un moucheron » (1). Toujours obsédée par le corps, pièce centrale de tous ses romans, Valentine Goby décrit ici avec une minutie chirurgicale  et un acharnement quasi thérapeutique, qui résonnent avec les traitements infligés par les bourreaux (2), les corps des prisonnières de Ravensbrück avec leur peau, leurs organes et leurs os, leurs plaies et leurs secrétions, leur animalité et leurs automatismes  Elle s'attarde peu sur les visages (seuls les visages des bébés sont décrits, comme affichant déjà les stigmates de petits vieux voués à une mort prochaine).

Dans les témoignages dignes et pudiques de Primo Levi ou  Simone Veil, par exemple, comme dans les documentaires faits de paroles ou d'images brutes, comme Nuit et Brouillard ou Shoah  (pour citer deux reportages cinématographiques), l'émotion est créée chez le lecteur ou le spectateur en faisant appel à  son intelligence et sa sensibilité (3).  Loin de là, le roman de Valentine Goby apparaît comme un un parangon de l’œuvre d'une nouvelle génération d'écrivains (4) et plus généralement d'artistes, placée sous le signe hyperréaliste et violent de la toute puissance, voire des excès, du corps. Charles D.



(1) Traduction française JL. Bourget, R. Davreu et P. Levi, Le système totalitaire, Le Seuil, 1952. Les traducteurs  auraient-ils dû plutôt traduire par  « affreuses marionnettes à silhouette ou à image humaine », car le visage, comme l'a si bien vu le philosophe Emmanuel Levinas, est ce qui, chez l'homme, exprime l'humanité ?

(2) Acharnement : un mot dans l'énoncé-même duquel  Lacan aurait pu voir « chair » et « charnier ».

(3) On peut généraliser à toutes les sortes de camps nazis la réponse que Simha Rottem, chef de la résistance juive à Varsovie faisait à une question de Claude Lanzmann dans Shoah (dernière partie): « la langue humaine ne peut décrire ce que nous avons vécu dans le ghetto ».

(4) Souvent d'écrivaines (voir les récents romans de Julie Bonnie ou Hélène Gremillon, et à côté par exemple de la vague des autofictions sordides ( comme chez Delphine de Vigan).

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