Notes de lecture des romans francophones

Le siècle des nuages

Philippe Forest – Gallimard

 Roman déconcertant et captivant à la fois. Grande œuvre littéraire sans nul doute. Mais combien difficile par moments ! Il faut s’accrocher pour aller au bout de certaines phrases, et les relire sans être vraiment persuadé d’en avoir compris le sens. Par exemple :
« Tout individu avançant ainsi avec à sa suite, guettant par-dessus son épaule, toute une cohorte de créatures fantomatiques dont il sent la présence mélancolique, jalouse et fraternelle, êtres qui réellement ou virtuellement ont été lui, certains déjà morts, d’autres qui resteront toujours à naître, ceux qu’il fut et dont il ne sait déjà plus rien, ceux qu’il n’a pas été et dont il ne saura jamais rien non plus, créatures sacrifiées dans le massacre des mondes ou avortées dans les fausses couches du temps, avec de l’un à l’autre de ces êtres un vague air de famille...» Le Siècle des Nuages est d’abord une gigantesque fresque sur l’aviation depuis les frères Wright, Ader, Blériot, etc. dans laquelle Philippe Forest met en scène sa famille et essentiellement son père. Ce père, né en 1921, a pris sa retraite de commandant de bord en 1981 après trente-trois ans passés à sillonner les routes aériennes du monde entier dans les cockpits de multiples avions civils dont les Dakotas, les Caravelles et les Boeing 747. Et puis ce père est mort, en 1998, banalement, d’un arrêt cardiaque sur un trottoir parisien où il promenait son chien, mettant ainsi un terme à dix-neuf ans d’ennui, de sensations d’inutilité sociale et familiale et plus pernicieusement de relents de frustration.
Car ce père a été frustré de ne pas avoir été envoyé au feu des combats aériens malgré l’obtention de toutes les qualifications requises, d’abord en Alabama, en 43-44, où il avait abouti en provenance de Casablanca avec d’autres jeunes fanatiques de son temps pour y apprendre à piloter des machines de guerre comme le Curtiss P-40, puis, dans le Michigan, le mythique P-47 Thunderbolt : « une sorte de taureau volant fait pour les cow-boys et le rodéo, à l’encolure si large que le capot moteur masque au sol toute visibilité et qu’une fois lancé rien de paraît pouvoir l’arrêter, un vrai bulldozer qui, en cas d’atterrissage forcé, passe intact à travers à peu près tous les obstacles […] une masse de sept tonnes tirée par un moteur de deux mille trois cents chevaux, avec huit mitrailleuses Browning et la faculté d’embarquer un gros arsenal de bombes et de roquettes. » La Seconde Guerre Mondiale occupe bien sûr une part important du Siècle des Nuages. On y trouve des pages sublimes sur les errements des populations déboussolées par la guerre, les renoncements politiques, les impostures, les trahisons, et bien sûr l’aéronautique militaire et ses apocalypses.
Le Siècle des Nuages contient ensuite, ou aussi, devrais-je dire, de très belles introspections notamment sur la relation père-fils et plus généralement père-famille lorsqu’un père, tel celui-ci, voue la majeure partie de sa vie à un rêve transformé en profession-passion. Et Philippe Forest de dire, assez curieusement, vers la fin de son roman : « j’en sais d’autant moins sur lui qu’il nous donnait, à nous ses enfants, le sentiment de n’être jamais là, ni pour longtemps, ni pour de bon, et, parce qu’il en avait toujours été ainsi, pensant que cela était naturel. » Il a tellement bien raconté son père que j’ai eu de la peine à admettre ce « j’en sais d’autant moins sur lui » et je crois, finalement, que ne pas tout savoir de son père, en particulier ses motivations profondes, et l'imaginer en telle ou telle circonstance, est dans la nature des choses.
Roman à lire, de toute urgence.  Philippe P.

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