Notes de lecture des romans francophones

Tangente vers l'est

Maylis de Kerangal - Verticales

 Aliocha est un jeune appelé qui embarque malgré lui, avec d'autres nouvelles recrues, dans le transsibérien. Une fois dans le train, il décide de déserter, refusant de subir le destin qu'on lui impose. Il rencontre par hasard Hélène, une française qui a quitté son compagnon russe et voyage dans un compartiment de première classe pour rejoindre la France par la Sibérie orientale (!!!).
Depuis ses débuts Maylis de Kerangal construit une œuvre romanesque insolite avec une langue qui lui est propre.
Dans ce court roman (125 pages) l'auteure parvient à nous passionner pour une aventure qui se joue à huis-clos, dans ce train qui parcourt l'immense territoire russe, vers le Pacifique, à une vitesse de soixante km/h.
La rencontre des personnages se construit sur l'absence d'un langage commun. Ils communiquent par gestes, regards, intonations, de façon primitive ; malgré cela, une relation surprenante - peut-être de facture impressionniste - nait entre eux deux.
Le jeune militaire trouve refuge dans le compartiment de la française qui le cache sans trop savoir pourquoi, une solidarité instinctive.
Ce train renferme aussi un peu de ce que l'on pourrait nommer « l'âme russe ». On y retrouve la violence et l'autoritarisme incarnés par l'officier Letchov responsable des appelés ; l'institutionnalisation de la corruption notamment pour éviter de faire partie des recrues envoyées en Sibérie ; la caractéristique du physique singulier des hommes et femmes russes ainsi que leur auto-représentation ; un échantillon de la société russe compartimenté dans ces wagons où la frontière entre riches et pauvres est infranchissable ; l'attachement à la terre mère et un sentiment nationaliste quelque peu désespéré, etc.
La langue est précise, incisive, exacte. Le rythme est rapide comme pour souligner qu'Aliocha et Hélène ont peu de temps à partager ; ils n'ont que quelques jours de voyage, d'exil, en commun.
Ils errent dans un no man's land en perpétuel mouvement dans lequel les fuseaux horaires défilent à contre-courant, remontent le temps. Ils sont enfermés dans ce transsibérien qui trace une ligne verticale vers l'est - vers la liberté ? -, embarqués dans une autre temporalité, un autre espace.
L'auteure invente une langue sonore, une langue qui met en scène et représente l'incommunicabilité d'Aliocha et Hélène, mais aussi une langue qui nous fait part des bruits, des émotions, de l'intériorité des héros.
L'écriture de Maylis de Kerangal joue avec les sens, la vue, l'odorat, le toucher, l'ouïe, puisque c'est tout ce qu'ils peuvent partager, c'est tout ce qu'il leur reste.
Tout au long du roman subsiste le suspens, Aliocha se fera-t-il prendre par Letchov, le dénoncera-t-on ? On partage son angoisse à travers le récit de ses émotions, de ses questionnements ; il en est de même pour Hélène.
Tangente vers l'est est un livre profondément humain, intuitif, sensoriel, d'une incroyable maîtrise narrative. Frédéric A.A.

Retrouvez les articles de Frédéric sur son blog : http://faranzuequearrieta.skyrock.com/

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Additional information