Notes de lecture des romans francophones

Vies de Job

Pierre Assouline - Gallimard

Vies de Job est un bien curieux livre, une œuvre à part comme on en lit peu souvent.
Le biographe Pierre Assouline mène une enquête pointilleuse sur le personnage du Livre de Job...
Comment écrire une biographie de Job ? De qui parle-t-on d'ailleurs, du personnage, de la personne, de l'auteur du fameux livre ? A-t-il réellement existé ? Qu'écrire, la biographie d'une idée, d'un principe, d'un mythe, d'une absence ?
Entrer dans la vie de Job, c'est se perdre à jamais dans un labyrinthe borgien. Quel Livre de Job faut-il choisir ? Quelle traduction ? Les spécialistes, les sémiologues, les traducteurs, les « excavateurs » (ainsi les appelle l'auteur) se contredisent et se disputent des mots ou des expressions à coup de sèmes qu'ils se lancent en hébreux ancien, en arabe ancien ou classique, en qumrânien, en latin, en grec, en araméen... la liste est longue, longue, longue. Comment interpréter le texte ? D'un point du vue juif, chrétien, musulman, marxiste, psychana-lytique ?
Assouline tente de ne pas rentrer dans ces polémiques, il se sert de ce qui existe déjà, le « Job universel », celui qui vit dans la Littérature (de l'Ancien Testament à Céline, en passant par Hugo, Célan ou Lévi), dans l'histoire de l'art (les représentations de La Tour, de Bonnat.. il est souvent peint sur un tas de fumier) et même dans la publicité; l'auteur fait référence à une campagne vantant les mérites du « Book of Jobs » en référence à l'i-Pad de Steve Jobs.
Assouline, à travers un incroyable travail de recherche, a traqué les différentes références faites au personnage biblique, en allant d'Israël en Inde, en passant par l'Italie ou l'Amérique. Tous les chemins qu'il emprunte, qu'ils soient physiques, intellectuels ou spirituels, le mènent à Job.
Il consacre aussi une partie de ce « roman », aux nouveaux Job, ceux qui ont vécu tout comme le patriarche des épreuves horribles. Fatalement, la Shoah est mentionnée. Que fait-on de ces millions de juifs (essentiellement) exterminés, sans rédemption possible.
A la fin du Livre de Job, Dieu lui redonne fortune et santé, mais qu'en est-il des six millions de juifs éradiqués ? Que leur a-t-on rendu ? Rien, à peine quelques cendres et un nom gravé sur les plaques des différents monuments dédiés à la Mémoire de Holocauste. Comment réparer l'irréparable ?
Et Dieu dans tout ça, nous interroge Assouline, qui se déclare croyant.
Est-il acceptable son pari avec Satan ? Quel est le sens de la souffrance et du mal dont est victime Job ? Les chrétiens pensent que Dieu veut élever Job par la souffrance, posture purement masochiste, mais tellement chrétienne. Les juifs voient la présence de Dieu dans la souffrance. Qui dit mieux ?
Outre l'impressionnant tour d'horizon que propose Assouline (en plus d'un témoignage intéressant concernant certaines étapes de sa vie) quant au Livre de Job (la boîte de Pandore est ouverte, débrouillez-vous !) le roman est intéressant dans la mesure où l'on suit le minutieux travail du biographe. C'est avant tout un livre qui montre comment l'auteur s'approprie du personnage sur lequel il travaille, comment il vit avec lui, de quelle façon Job le hante, l'habite.
Le mot de la fin revient à Pierre Assouline: Job est des nôtres, car sa vraie misère est la nôtre. Voilà de quoi mettre d'accord tout le monde, ou presque... Frédéric A.A

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Additional information