Notes de lecture par auteurs

Conspirata

Robert Harris - Plon
(Traduction Nathalie Zimmermann)

 Je dois d’abord faire remarquer que mes commentaires sont inspirés par la version originale de ce livre, en langue anglaise, et dont le titre est « LUSTRUM » (Novembre 2009). On retrouve ici l’art de Robert Harris, celui qui a fait le succès de POMPEI et IMPERIUM, sans parler de ENIGMA et FATHERLAND, parus bien avant.
Art littéraire en fait, qui sublime des réalités historiques en de puissants romans où le lecteur ne se trouve jamais en déroute. Sauf que, une fois la dernière page lue, et comme je l’ai fait pour IMPERIUM puis LUSTRUM (CONSPIRATA), il va s’adonner à des révisions d’histoire de la Rome antique – à moins qu’il n’en soit déjà expert – et admettre que Robert Harris n’est pas un tricheur.
Ceci dit, le roman en question fait suite à IMPERIUM. Le héros en est Cicéron. En -63, battant Catilina à l’élection au poste de Consul, il est au faîte de sa carrière politique. Il est adulé, il est le maître au Sénat. Mais des affaires très délicates l’attendent au tournant. La plus dure est la conjuration de Catilina qui mijote avec des gangsters de Gaule et autres une insurrection à Rome. Face à des incertitudes politiques, Cicéron doit se résoudre à mettre fin à cette conjuration de manière très expéditive et sans véritable assise judiciaire (il en pâtira plus tard).
Et voilà que Pompée revient d’Asie mineure, couvert de gloire (il a vaincu Mithridate) et monstrueusement riche de ses trésors de guerre. Il ne trouve rien de mieux à faire que de s’allier à César et Crassus. César hait Cicéron, il lui met sans cesse des bâtons dans les roues et ne pense qu’à sa future grandeur. Crassus est un richissime ancien Consul qui a maté la révolte de Spartacus huit ans auparavant (IMPERIUM en parle, crucifixion de 6000 esclaves le long de la voie Appienne…).
Pompée-César-Crassus : le premier triumvirat de Rome. Ils prennent les commandes, les traditions romaines et les lois républicaines sont mises à mal, Cicéron est en grande difficulté mais le pire est à venir. Le pire, c’est Publius Clodius, un trublion ingérable et grand amateur de frasques. Cicéron le considérait un peu comme son protégé mais il a dû s’en détacher après une frasque de trop (délicieuse, la frasque…). Le triumvirat, que César délaisse peu à peu à cause de ses occupations en Gaule, ne peut empêcher Clodius de mettre en quelque sorte le pouvoir dans les mains du peuple après avoir renié sa descendance patricienne pour devenir tribun de la plèbe – et chef de gangs.
Alors Clodius fait ressortir l’affaire Catilina des cartons pour se venger de Cicéron (je ne dis pas pourquoi, c’est en relation avec la frasque) et c’est le début de la descente aux enfers pour Cicéron. Les rues de Rome sont maintenant livrées aux excès des bandes à la solde de Clodius. Il n’y a plus de pouvoir républicain. Cicéron est hué – voire caillassé – quand il ose sortir de chez lui, des sénateurs de renom sont bombardés d’excréments, et le jour arrive où Cicéron est contraint à l’exil. César lui refuse sa protection et Cicéron part – avec son fidèle Tiro.
Tiro est un esclave, mais un esclave très instruit qui maîtrise l’écriture à la volée (comme qui dirait la sténo d’avant notre ère numérisée et internetisée). Il est le secrétaire particulier de Cicéron, il l’accompagne partout, il note tout, il se permet parfois de conseiller son maître mais celui-ci n’en a cure.
Comme dans IMPERIUM, Tiro est le narrateur de CONSPIRATA (LUSTRUM), il est le « je » du roman. Page après page, ses portraits de personnages – hommes et femmes – et ses descriptions de stupre et de lucre vous font jubiler. Vous vous horrifiez avec lui de la cruauté en vigueur et vous partagez ses soucis quant aux décisions prisent par son maître.
Et puis vous fondez quand il raconte sa seule aventure galante, une nuit avec une jeune esclave grecque qu’il vient de rencontrer chez Lucullus (un des personnages hauts en couleur), alors qu’il accompagne son maître dans un déplacement  – disons professionnel – chez le dit Lucullus.
C'est simplement remarquable. Philippe P.