Notes de lecture par auteurs

Le lièvre de Patagonie

Claude Lanzmann - Gallimard

 Il était une fois Claude Lanzmann. Voici des mémoires, un livre de 550 pages sur une vie vécue au pas de charge. Le lecteur est pris d’une main ferme ; il résistera ou non à ce tourbillon ; il peut tourner les pages, revenir en arrière, comme on appuie sur les boutons d’un magnétophone ; ces mémoires ont été dictées. Lanzmann raconte son histoire - il ne manque que le son.
La mort aura été la grande affaire de sa vie, nous dit-il pour commencer, notamment la façon de la donner, par la guillotine ou d’une autre manière. Longue description du tableau de Goya Fusilamientos del 3 de Mayo : il scrute les bourreaux, les victimes, le dernier regard. On retrouve ce thème dans les quatre derniers chapitres avec le récit des douze années qu’il a consacrées à faire et refaire son film éponyme, Shoah. D’un côté la mort et les engagements politiques, de l’autre le massacre des Juifs. Entre le début et la fin de ce livre, des « cavalcades historiques et intimes entremêlées » et « un appétit gargantuesque de vivre » selon Serge July (Le Monde du 7 mars 2009). Le travail, les rencontres, les amours, les amitiés, les voyages, les réflexions en situation, comme autant de jalons tout au long des étapes de son parcours.
Une première période d’engagements dans la résistance, pendant la guerre, avec le parti communiste, pendant l’adolescence, à Clermont-Ferrand. Les classes préparatoires à Paris, sa mère et le rôle initiatique de son compagnon poète, les premières lectures et rencontres qui ont compté. Et surtout le début d’un compagnonnage à vie avec Sartre et Simone de Beauvoir et la revue, Les Temps modernes, avec, en fonds de toile  l’histoire de l’après-guerre : les reportages dans les pays  communistes, en Corée du Nord, en Chine, l’euphorie initiale de la révolution cubaine, l’Algérie et le soutien au FLN avec les drames de la décolonisation, etc. Pendant cette période, les fratries s’additionnent et s’entremêlent : d’un côté, les reportages, avec des anecdotes qu’il raconte comme s’il en revenait la veille, de l’autre les engagements politiques et les femmes qu’il aime – sa sœur Évelyne qui se suicidera, blessure irrémédiable, la rencontre avec Judith Magre, sa liaison avec Simone de Beauvoir dont il brosse le portrait avec affection tout au long du livre.

Dans les années 60, C.L. s’engouffre comme journaliste dans un monde médiatique en pleine expansion ; il est reporter pour France-Dimanche et Elle. Il dit de son expérience à France-Dimanche que « l’unité du moi se trouve ici » - les faits divers étant « le premier étage des passions humaines ». Il est envoyé par Elle pour un reportage sur le tremblement de terre d’Agadir de 1960. Juste une page sur cette mort-là : le nombre des victimes et un coup de pied de l’âne aux autorités chargées d’organiser les secours - le prince héritier, le futur Hassan II, et les militaires français. Tu n’as rien vu à Agadir….(avis d’une rescapée !)
La préparation du numéro des Temps Modernes sur le conflit israélo-arabe paraît le premier jour la guerre des six jours de 1967 et aura un succès de librairie exceptionnel. Il se révèle à l’origine d’une nouvelle étape. Dans la foulée de la rupture de mai 1968 et la vague maoïste, Sartre et de Beauvoir vendent La Cause du Peuple, ce qui ouvre une période de flottement du côté de la revue. C.L. éprouve le besoin de prendre des distances.
En 1970, il embarque pour Israël où il retrouve Judith qu’il épouse. Il devient cinéaste avec son film (Pourquoi Israël ?). Puis, il raconte, de son chef d’œuvre, Shoah, sa quête opiniâtre pour rendre compte du massacre. C’est en Pologne, notamment à Treblinka, qu’il trouve enfin comment dire cette mort en images avec la voix des témoins. Il évoque ensuite les controverses, les pressions dont le film a été l’objet, et comment il l’a défendu. On lui prête depuis les années 1980 une identité juive de retour aux origines, sous différentes variantes. Quoi qu’il en soit, il a une histoire familiale ancrée dans une tradition européenne, laïque et intellectuelle, et il n’a aucune propension au communautarisme.
Fidèle à ses choix de vie, C.L. dirige la revue Les Temps modernes depuis la mort de S.de Beauvoir. Dans ce livre, il rend hommage à ceux qu’il a aimés. En le refermant, j’ai eu l’impression d’avoir lu les travaux pratiques de l’existentialisme sartrien, incarné par un intellectuel français de sa génération, avec ce zeste de narcissisme à la Woody Allen. Un testament, certes, mais pourquoi pas un dernier scénario ? Elsa A.