Notes de lecture par auteurs

Dans le jardin de la bête

Erik Larson (traduction Edith Ochs) -  Cherche-Midi - 

 Document réalisé à partir d'archives, d'écrits historiques, des carnets de l'ambassadeur William Dodd dont on suit le parcours depuis juin 1933, peu avant sa nomination au poste d'ambassadeur américain à Berlin, et des mémoires de sa fille. Le travail réalisé est énorme et le résultat ressemble à un passionnant roman fleuve historique et haletant, sur fond d'espionnage, aux multiples rebondissements dans une Allemagne de plus en plus menaçante et inquiétante.
Roosevelt et Dodd ont eux-mêmes un sentiment mitigé envers les Juifs, reflétant une impression partagée par une partie de leurs compatriotes : les idées véhiculées étaient que les Juifs étalaient leur richesse, faisaient circuler une fausse idée du pouvoir en Allemagne, qu'ils s'étaient emparés des postes clés dans l'administration sans avoir les compétences nécessaires et qu'ils constituaient un problème. Dodd est directeur du département d'histoire à l'Université de Chicago et aspire à un poste plus tranquille qui lui laisserait le temps d'achever son manuscrit sur "Grandeur et décadence du Vieux Sud". Roosevelt a du mal à trouver un candidat au poste d'ambassadeur en Allemagne déjà en proie à la violence instaurée par l'Etat.
Dodd accepte, convaincu qu'en accomplissant un travail sérieux, il parviendra à instaurer des relations cordiales entre les deux nations. Naïf, il ne se rend pas compte de la gravité de la situation. Rapidement, il apprend les actes de violence dont sont victimes des Juifs, parfois américains, puis d'autres compatriotes qui refusent de faire le salut hitlérien, mais il reste persuadé que ce ne sont que des actes isolés que le régime ne cautionne pas et s'arrange pour que ces débordements ne soient pas ébruités. Le consul général Messersmith essaye de l'alerter à maintes reprises lui et les services américains, en vain. L'Amérique n'a qu'une idée en tête : récupérer la créance de la dette de l'Allemagne envers elle. Sur place, les gens ont conscience du danger qui s'amplifie, mais les visiteurs étrangers sont aveuglés. Peu à peu, la violence se fait plus sournoise, plus subtile en privant progressivement les Juifs de leurs droits civiques, de travail, des gens s'aperçoivent subitement qu'un de leurs ancêtres était juif et leur vie s'écroule. Des mots anciens résonnent à présent différemment : "Untermensch (sous-homme), "Ubermensch" (surhomme), Strafexpedition (expédition punitive).
Martha, la fille de Dodd, est longtemps éblouie par la prestance des nazis . Volage, elle fréquente les réceptions et flirte avec des dignitaires du régime, dont Rudolf Diels, premier chef de la Gestapo. Dans la famille de Dodd, les réceptions restent joyeuses et les discussions très libres, bien que les invités aient des idées très différentes, partisans et détracteurs du régime se côtoient sans trop de problèmes.
Dodd organise une grande conférence et pointe du doigt les abus de pouvoir en citant des exemples : César, Colbert, qui ont mené les dirigeants à l'échec et la chute, voire au chaos. Hitler répond en annonçant le réarmement de l'Allemagne, ce qui revient à réfuter le Traité de Versailles. Dodd ne croit pas à la longévité du "clown" et de ses sbires. Le président Hindenburg détient toujours le pouvoir, il est plus modéré et Dodd et pense que Hitler, chancelier, sera révoqué. Au printemps 1934, Dodd se rend enfin compte qu'Hitler essaye de gagner du temps pour préparer son pays à la guerre ; Hindenburg est malade et Hitler attend de pouvoir obtenir le pouvoir absolu et prendre le titre de Führer. La tension et la peur augmentent progressivement, des contestations se font sentir dans le camp des nazis. Hitler, hystérique et paranoïaque lance son opération "Kolibri", la nuit des longs couteaux en juin 1934 abattant d'anciens amis et de nombreuses personnes dont on ne connaît pas le nombre exact, des centaines, un millier ?, puis la nuit de cristal en novembre 34.
La question que se pose l'auteur et nous aussi, sans réponse claire et définitive, est : comment a-t-on pu laisser s'installer progressivement un régime, une terreur qui fera trembler le monde, alors que l'on savait, que l'on pouvait réagir lorsqu'il en était encore temps et tuer le danger dans l'oeuf ?
Cette réflexion nous invite à nous questionner et à rester vigilants dans une société de crise qui pourrait connaître les mêmes risques et à ne pas laisser poindre des dangers similaires.
Michèle K.