Notes de lecture par auteurs

Les désorientés

Amin Maalouf - Grasset

 Dans ce roman, peut-être le plus personnel, Amin Maalouf nous livre une histoire sur laquelle se détache en filigrane une image de vécu : bien que le nom n'apparaisse jamais, ce récit se situe au Liban. Adam, historien exilé à Paris au moment de la guerre, décide de retourner dans son pays pour y revoir un ancien ami, Mourad, aujourd’hui mourant, et avec lequel il s’était fâché, lui reprochant son comportement trouble à l’époque du conflit. Il va passer deux semaines sur place, remonter son passé qu’il va essayer de ressusciter en contactant tous ses anciens amis, eux aussi partis sur d’autres endroits de la planète, pour leur demander de venir se réunir autour de la veuve de Mourad.
Ce récit dans lequel j’ai eu un peu de mal à entrer dans les premières pages, devient vite extrêmement prenant. Parce que l’écriture d’Amin Maalouf (aujourd’hui académicien) est un modèle de belle langue française, parce que dans ce roman très intimiste, entre la partie récit et le journal que tient Adam au cours de son séjour, tous les sujets les plus profonds touchant aux relations entre les hommes sont abordés : l’amour, l’amitié, la guerre, les religions, les communautarismes… Adam est chrétien, ses amis sont juifs ou musulmans, mais tous constatent que ce pays où vivaient en harmonie de nombreuses communautés a été irrémédiablement déchiré, et les "désorientés" ne se retrouvent plus dans cet endroit devenu où comme dans beaucoup de pays, l’intolérance et l’obscurantisme ont regagné du terrain. Adam écrit dans son journal : "...de la disparition du passé, on se console facilement ; c'est de la disparition de l'avenir dont on ne se remet pas..." Un constat pessimiste pour l’auteur, ardent défenseur de l’universalité, et qui a souvent dénoncé les dangers du communautarisme (voir "Les identités meurtrières", et "Le dérèglement du monde". ..).
Un très beau livre, à lire et à méditer… Jean-Claude T.